Benoît Cauvin

Balians

Les balinais vivent dans un monde relationnel. Ils ont un rapport privilégié à leur environnement à savoir leur maison, leur famille, leur village, la nature, leurs ancêtres… On perçoit cela dans leur vie quotidienne, dans leurs rites, leurs chants, leurs légendes, l’architecture de leur maison, leur artisanat mais aussi leur médecine. Tous traduisent ce lien privilégié qu’ils entretiennent avec l’extérieur. La spiritualité à Bali est très intense et complexe et je n’aurais fait que l’effleurer pendant ces quelques semaines. L’hindouisme ici se conjugue aux croyances animistes où les esprits s’incarnent dans  les objets et les êtres.

Les soigneurs traditionnels balinais se nomment les balians. Ils se définissent comme de simples messagers, des ponts ou des canaux entre les forces de la nature et du cosmos et le monde intérieur du patient. Ils permettent de créer du lien entre le visible et l’invisible, le matériel et le spirituel, le vivant et le mort. Ils agissent sur les souffrances et les détresses de leurs patients dans tous les secteurs de leur vie : les maladies bien sûr mais aussi les accidents, les problèmes personnels, les différents familiaux ou professionnels ou des évènements particuliers venus perturber l’équilibre de leur vie. Chaque symptôme a une cause et est porteur de sens. La maladie est donc conçue comme un problème entre la personne et son environnement matériel ou immatériel. Au Balian d’en déterminer la cause. (1)

Dans la tradition balinaise, lorsqu’une personne est malade, physiquement ou psychiquement, il est d’abord pris en charge par sa famille. Les anciens surtout cherchent à déterminer les causes du mal être et les rituels sont enclenchés dans le foyer, souvent des rituels de purification pour nettoyer le corps et l’âme. Si cela ne suffit pas, on consulte alors le balian. Il a dans sa caisse à outils beaucoup d’éléments venus des médecines traditionnelles indienne, chinoise et arabe, y compris des techniques manuelles : les massages traditionnels (tukang Pijat), le reboutement, les points réflexes de l’acuponcture ou de la réflexologie chinoise (oreille, plante du pied, crane), les passes magnétiques sur les chakras, les techniques au pied du nuad boran thaïlandais, les plantes médicinales mais aussi, afin de communiquer avec le monde invisible, les dessins magiques, les amulettes, les pierres, les mantras, la méditation, la visualisation et même les transes.

J’ai rencontré trois balians au cours de mon passage sur l’île, plutôt des manuels. Leurs techniques sont variées mais tous ont en commun de chercher à rétablir l’équilibre dans le rapport entre le patient et le monde dans lequel il évolue. 

 

Tjokorda gde Rai, l’usada

Tjokorda RaÏ a 84 ans. Légèrement vouté et la peau sur les os mais impeccablement vêtu et coiffé, il ne donne pas l’apparence de sa renommée transfontalière. Comme le Saint-Graal, l’aspect extérieur est souvent inversement proportionnel à la puissance de l’objet ! Au cours de ce voyage, j’ai appris très tôt comme en Inde à ne pas me fier aux apparences de ces guérisseurs. Il se déplace lentement mais son œil vif et expérimenté ne laisse rien passer. C’est un balian usada, ce qui veut dire qu’il a appris son métier en étudiant les « usadas », ces manuscrits anciens écrits sur des feuilles de palmiers, les lontars. On lui attribue un pouvoir magique, le kasaktian, sorte de concentration d’énergie universelle qui anime les objets et les êtres, reçu de leurs ascendants mais aussi acquis par l’ascétisme, les rituels et la pratique intensive de la méditation.

J’arrive dans une cour entourée de nombreux temples où je gare mon scooter. Quelques touristes déjà présents accompagnés de leurs guides sont installés sur la terrasse. Une australienne assez forte est allongée sur le sol. Sa fille est assise dans un coin, à côté du guide. Je distingue le guérisseur entre les branches au fond du jardin. Il cueille une feuille, écrit dessus avec son stylet en bois avant de la replier en quatre puis de la donner à manger à l’australienne. « Avale d’un coup » lui dit-il. « Maintenant il faut attendre deux minutes ». Un long silence. Puis il reprend sa baguette et appuie sur le côté des orteils, comme ce jeu électronique pédagogique auquel on jouait enfant, avec des baguettes métalliques qu’on posait sur des points. La bonne réponse faisait allumer un voyant en vert. Il vérifie l’ensemble des points. Liver ? ok, spline ? ok, blood ? Aïe !!! ohhhhhh Blood ? hihihihi Blood ? it’s blood, bad blood !! look. Et à chaque fois qu’il appuie sur le point, l’australienne crie en se débattant et lui rit aux éclats comme un enfant. Il appuie alors sur différents points des membres inférieurs, re-teste les orteils, c’est mieux, puis prend son marqueur noir et dessine sur le ventre autour du nombril un « magic drawing » tout en marmonnant des mantras, à voix basse comme il est de tradition, pour ne pas divulguer les secrets de guérisseurs. Le point sur l’orteil n’est plus sensible, la séance est terminée, debout la patiente manque de s’évanouir, avant que Tjokorda ne dessine de nouveau sur son visage des dessins magiques dont lui seul a le secret. Les yeux de l’australienne sont vides.

Au tour de la fille, la quarantaine et la morphologie héréditaire, qui vient pour les mêmes symptômes que sa mère. Il teste, le crâne d’abord puis les orteils, marque une pause puis lui assène le coup de grâce : « Tu n’as rien, que veux tu que je fasse pour toi ? Tu n’es pas malade, c’est ta mère qui est malade. Toi c’est toi, elle c’est elle. Il faut que tu te déconnectes d’elle. Laisse là tranquille et fais ta vie maintenant ». Le sourire crispé de la fille répond aux mimiques de la mère cachée derrière sont poteau sans que leurs regards ne se croisent.

Puis vient mon tour. Je lui demande de filmer la séance. Je vois que ça ne le surprend pas même si ça n’a pas l’air de l’enchanter. Depuis les livres « Eat pray and love » et « l’homme qui voulait être heureux », ces guérisseurs sont devenus une mode sur laquelle ils ne manquent pas de surfer et même de s’enrichir pour certains. Lui a neuf enfants (la dernière a 14 ans !) et donc n’est pas regardant sur les exigences du « blanc ». Il en profite pour changer de bagues sur lesquelles sont posées de grosses pierres colorées. « Qu’est ce que tu as ? ». « J’ai mal au dos ». Assis à ses pieds, il ausculte les points du crâne et de la face. La main est expérimentée. Il prend les repères anatomiques pour trouver les points réflexes. Deux me font vivement réagir, puis vient l’auscultation des points des orteils. Un est beaucoup plus sensible que les autres. « Mind ». Look, it’s mind’s point. « Tu n’as rien, tu n’es pas malade, je peux rien faire pour toi. C’est ton esprit il est trop agité, tu te poses trop de questions. Mais t’es pas malade. Soit heureux. Laisse le bonheur faire son travail. Il n’y a rien d’autre à faire. Je vais ouvrir ton esprit. » Il se place devant moi debout, moi allongé. Les yeux fermés, il effectue des gestes délicats et précis dans le vide, tel un chef d’orchestre qui compose avec les instruments énergétiques de la nature tout en récitant ses mantras toujours à voix basse. « C’est toi qui est venu en scooter ? Conduit lentement à ton retour, tu n’es pas pressé. Prends ton temps et sois vigilent ». Je repars sur ces quelques conseils, un brin amusé, avant qu’une grande fatigue une demi-heure plus tard ne m’envahisse faisant ressurgir des douleurs vieilles de quinze ans. Je passerais les deux jours suivant allongé dans le lit à me reposer, vidé et mal à l’aise puis trois jours de rhino pharyngite avant qu’un rêve intense, où quelques ancêtres disparus venus me rendre visite, ne vienne mettre un terme aux symptômes.

I Ketut Gading, le Pijin

Pas tout jeune lui non plus, I Ketut Gading aspire à la sympathie. Petit homme simple et humble, il m’accueille chez lui. Le temps de mettre sa chemise blanche, je m’allonge sur la terrasse du temple d’où je peux observer ces montant en bois finement sculpté et peint, sommet du raffinement balinais. La famille ou les amis et voisins de passage s’assoient pour observer le travail de l’ancien. Il pratique le Tukang Pijat, le massage traditionnel balinais. Un mélange de techniques mécaniques de levée de tensions, de pressions thaïlandaises, et d’énergétique chinoise avec toujours ces points d’acupressure le long des méridiens. Il est doux et calme, et ne provoque aucune douleur. Sa main est elle aussi expérimentée et très respectueuse. Allongé sur le ventre, un pied ancré sur mon sacrum, il utilise l’autre pied calleux pour étirer les raideurs de mon dos, tout en densité.

Pak Sirkus, bonesetter

Après trois rendez-vous manqués, c’est le jour du départ que j’ai réussi à le rencontrer. Peut-être le balian le plus reconnu de Bali. Très décontracte et toujours le sourire, il enchaîne clopes sur clopes même pendant le soin. Il parle beaucoup et aime échanger pendant la séance. Il est de la famille des bonesetters, comme les rebouteux de nos campagnes françaises. Il utilise plusieurs techniques mécaniques comme les crochetages (sur les nerfs, les fasciae et les contractures musculaires), le stylet en bois pour poser le diagnostic sur les orteils, les massages à l’huile (« no spa massage madam, no spa massage » dit-il quand la russe commence à réagir vivement !) et quelques manipulations « gadgets » pour dire que ça craque mais sans réel intérêt thérapeutique. A partir du point des orteils, il détermine le schéma de la chaîne montante, c’est à dire un ensemble de points douloureux et tendus sur lesquels il va travailler. Il vérifie après chaque technique effectuée son impact sur les autres. Il termine par le test des orteils pour voir le changement. C’est certainement le plus technique des trois balians rencontrés.

Conclusion : Il est intéressant de considérer la maladie comme le font les balinais, comme un différent entre soi et son environnement, entre ce qu’on reçoit, comment on le traite et ce qu’on émet à notre tour. Quels sont les effets de l’environnement sur nous? Comment réagit-on à ses variations, aux contraintes venues de l’extérieur? Ce qu’on mange, ce qu’on respire, comment on bouge mais aussi notre comportement, nos pensées, nos actes, nos stress peuvent induire des symptômes. C’est ce qui marque la différence avec notre monde cartésien. Descartes (2), dans « le discours de la méthode », expliquait qu’il fallait à l’homme s’affranchir de la nature et de ses contraintes, la dominer pour mieux maîtriser ses soubresauts et devenir libre. L’homme moderne n’a besoin que de son intellect pour survivre et évoluer. Depuis cette époque, la science moderne (dont la médecine), dans une approche analytique, cherche à isoler l’objet d’étude (ici le corps humain) de son environnement. Peut-être les médecines traditionnelles et la sagesse des anciens nous permettront de renouer des liens avec la nature et faciliteront ce passage vers un monde relationnel. Redécouvrir son corps, apprendre à connaître ses réactions, en prendre soin au quotidien mais aussi respecter le milieu dans lequel il évolue et prendre soin de la terre. Une médecine écologiste ! Peut être sont-ce là les premiers pas pour un retour vers une bonne santé.

(1) Angela Hobart : Healing performance of Bali

(2) Descartes : discours de la méthode

Pour ceux qui m’ont demandé :

Pak Sirkus se trouve à Kuta Utara. De Kuta prendre la route de Séminiak jusqu’à Kuta Utara. Ne prends pas de rendez-vous et ne consulte pas tous les jours. Aller sur place directement.

I Ketut Gading à Péliatan près d’Ubud sud. Appeler avant

Tjorkorda Raï à 15 minutes en scooter au sud d’Ubud. De Ubud sud, prendre la Raya Lodtunduh. Aller sur place directement, il consulte tous les jours, mais il est préférable de s’y rendre avec un guide si vous voulez être bien accueilli…

 

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