Benoît Cauvin

Scoliose ayurvédique

Je délaisse donc le paradis carte postale pour retourner dans l’enfer de Colombo. Cette capitale est un ogre qui avale tout sur son passage et ferait passer Paris pour un petit village paisible. Elle me fatigue, aspire mon énergie, me vampirise. Le bus de banlieue que j’emprunte mettra près de trois heures à se faufiler dans un brouillard épais de pollution avant de rejoindre l’hôpital ayurvédique. Les visages sont fermés, les corps érigés s’emboitent comme ils peuvent dans le couloir et s’accrochent aux branches de vinyle tombant du plafond. Personne ne se parle. Il fait nuit et je m’enfonce dans le pays où l’on ne parle plus l’anglais, partageant le quotidien des locaux. Je n’ai jamais aimé les circuits touristiques de toute façon. Il est 20 heures et j’arrive fatigué par cette journée de transports à l’hôpital. L’arrivée du docteur Ashuka est prévue pour 22H, le temps pour moi d’avaler quelques crackers et de poursuivre la lecture du livre de Sylvain Tesson, « dans les forêts de Sibérie ». Pour vaincre la solitude, pas le top. Mais je crois préférer la solitude du voyageur à celle de l’ermite. Le premier s’ouvre à l’homme, le second à lui-même. Mais j’envie son rapport à la nature, aux éléments.

Quelques familles siègent sur les nombreux bancs prévus à cet effet. La pièce me rappelle une vieille salle de catéchisme. Les murs blafards vert bouteille éclairés par le seul néon en fonctionnement créent une atmosphère glauque. Je me sens tout d’un coup seul. Je doute sur mon projet, sur ce voyage. Qu’est ce que je fais là, perdu au milieu de nulle part ? Le père de famille d’une petite fille paralysée entame la conversation, comme souvent avec les gens d’ici. Les familles affluent en grand nombre, déposées par les tuks-tuks qui se parquent à l’entrée. Nous sommes bientôt trente puis quarante. Les enfants fatigués s’allongent sur les banquettes dans les bras de leurs mères. 23h puis minuit, la salle est comble. Malgré le retard, personne ne semble vouloir quitter la pièce et manquer le rendez-vous tant attendu. C’est pourtant un soir de la semaine, les enfants auront école le lendemain et les adultes, pour beaucoup d’entre eux, reprendront le travail sans s’être couchés. L’infirmière habillée dans une mode très « dispensaire », prépare la salle de consultation et dresse la liste des patients du jour. Puis elle attend, comme nous. Une heure, j’ai sur ma peau la moiteur visqueuse d’un batracien resté trop longtemps au soleil. Les chauffeurs de tuk-tuks affalés sur les derniers bancs disponibles de l’hôpital ronflent généreusement  en attendant la fin de la séance de leur client.

Il est 2H20 quand le Dr Ashawka gare sa voiture devant le dispensaire. Pantalon de costume et chemise blanche impeccable. Tout le monde reprend sa place, bien assis pour signaler au docteur sa présence. Les gens l’accueillent avec le sourire. J’essaie d’en faire de même. Il m’invite à le suivre. Il commence par les enfants. Des scolioses et autres déformations du dos pour la plupart. Quelques paralytiques également. Il les malaxe, les modèle, appuie sur les zones raides, détord les colonnes sinueuses jusqu’à ce que les tissus s’imprègnent et se nourrissent de l’huile aux herbes médicinales. Il enlève ainsi toutes raideurs, toutes fibroses pouvant s’installer et figer la déformation. Avec son Moussissala, il percute les vertèbres comme pour les désolidariser les unes des autres. Il cherche à rendre la colonne molle et souple, à l’étirer, à la sortir de son schéma tordu. Les enfants s’agitent sous les mains laborieuses. Ici pas de corset ni de fauteuil. Il les déteste. Je ne les porte pas non plus dans mon coeur. Les enfants sont stimulés. Ils évoluent, progressent à petits pas. Cela peut prendre du temps et surtout cela demande beaucoup de disponibilité de la part de l’entourage, mais l’autonomie est là, au bout du chemin. C’est une thérapeutique libertaire, sans contrainte ni entrave, sans norme ni interdiction, sans préjugé ni pronostique. On libère, on stimule et la nature fera le reste. Ca rejoint l’ostéopathie. Certains des enfants que j’ai pu voir et perdus pour la west-médecine commencent à remarcher.

On discute beaucoup aujourd’hui, on échange sur nos pratiques respectives. Je lui montre un film que j’ai réalisé avant de partir qui montre un aperçu de mon travail. Il est curieux. C’est bon signe. Au tour des hommes maintenant. Il me propose de faire le diagnostique. Il compare ensuite avec le sien. Il lâche peu à peu la méfiance. J’effectue maintenant les séances devant ses yeux, une quinzaine. Il tourne autour de moi, regarde le placement de mes mains. Il interroge beaucoup les patients après mon passage, leurs ressentis, leurs impressions, re-teste avec ses mains. Les derniers hommes encore à soigner viennent voir « le dr blanc » qui fait craquer. Les nouvelles vont vite dans la salle d’attente. Entre curiosité et appréhension, ils discutent entre eux. L’ambiance est bonne, je retrouve de l’énergie à pratiquer mon métier. J’aime ça. L’infirmière nous sert une tasse de thé au lait ultra sucré. C’est le côté maternant de la fonction! On discute avec Ashoka sur ce que l’on fait et pourquoi on le fait. Il finit par me dire que j’aurais de meilleurs résultats encore si j’utilisais ses huiles après mes techniques. Je l’attendais celle là !! Hélas, dans l’union européenne, l’utilisation de plantes médicinales est aujourd’hui interdite. Il n’en revient pas. Je dois me contenter de mes mains et continuer à les exercer pour les rendre plus efficaces. Ce sont mes médicaments. Il est 5 heures, le ciel s’éclaircit déjà.  Il n’y a plus d’hommes dans la salle d’attente, c’est maintenant au tour des femmes et c’est l’heure pour moi de partir, ne pouvant assister à ces consultations. Les femmes assises se tournent vers moi, toutes arborant un sourire, ce sourire si particulier des Sri-Lankaises qui nous attendri, nous rend mou. Ce sera mon salaire du soir. Trop tard pour regagner la maison d’hôte, Dr Ashoka délaisse quelques instants ses patients et me raccompagne vers le bus déjà bondé qui m’emmènera vers Colombo puis le train pour la citadelle de Galle, confortable et sécurisante derrière ses remparts.

Après une journée de transport, un dernier bain au coucher de soleil devant le phare qui indique aux marins le chemin à prendre puis dernier ticket de transport pour moi, celui-ci pour rejoindre Morphée. 

A retrouver dans l’émission d’Allo la planète du 21.03.13, sur la page média

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