Benoît Cauvin

Ayurvéda à Colombo

Colombo est une ville étonnante. Le dépaysement aurait été total à la descente de l’avion si les bouchons de 6 heures du matin dans la capitale Sri lankaise ne m’avaient rappelé ceux de l’autre capitale où je réside, à savoir Paris. Mais la chaleur étouffante, les couleurs vives, la symphonie de klaxons préventifs, les émanations de pots d’échappements « sans filtre » et le balais incompréhensible des engins motorisés au regard de l’occidental que je suis m’assurent une part d’exotisme que je suis venu chercher. Mes sens sont en alerte. Va falloir s’accrocher.

colombo

Après une courte journée d’acclimatation, nous prenons rendez-vous auprès d’un médecin ayurvédique traditionnel pour lancer dignement mon projet, celui de rendre visite à des confrères thérapeutes manuels et traditionnels dans les différents pays que je vais traverser pendant ces six mois. Mais prise de contact ne veut pas dire prise de rendez-vous. Ranjeni est en première ligne pour entamer le dialogue (en cingalais) et passer cette première barrière. Les traditionnels se méfient des occidentaux. Surtout ceux avec des caméras. Ces savoirs sont transmis depuis des millénaires de maître à élève, de père en fils, de bouche à oreille et sur la durée, parfois toute une vie. Ceci explique peut-être les réticences du début.

Arrivés à la clinique, perdue dans un quartier de Colombo, au fond d’une ruelle pavillonnaire, nous patientons et attendons l’arrivé du médecin qui arrivera… quand il arrivera. Une femme arrivée un peu après nous attendra plus de 5 heures son massage. Je m’imaginais l’émeute dans une salle d’attente d’un médecin français dans pareille situation. Je ris seul. Le bâtiment semble moderne. Une immense salle d’attente avec de larges fauteuils en cuir confortables, tous orientés vers un écran plasma. La marmite bouillonne à petit feu dans la cour où s’échappent quelques parfums proche de la rhubarbe. La clinique entière semble être parfumée d’odeurs riches et entremêlées encore inconnues pour moi, néophyte de l’ayurvéda. Nous avons rendez-vous avec le docteur Ashoka RAMASUNDARA, 39 ans, mariés depuis deux mois et encore cerné par les festivités de la noce. Son grand père lui a transmis le virus puis lui a conseillé l’université de Colombo où il a étudié la médecine ayurvédique pendant 6 ans. Ca me rappelle un ami ostéopathe, petit fils de rebouteux et lui aussi passé par l’école de kiné puis d’ostéopathie, pour avoir « une vraie situation » comme lui avait conseillé son grand-père. A leur sortie, les jeunes apprentis continuent leur enseignement auprès de vieux médecins plus expérimentés. Dr Ashoka apprend toujours auprès de son mentor même après plus d’une décennie de pratique. Ca me paraît très censé. Comme beaucoup de médecins, il partage son temps de travail entre sa clinique et l’hôpital public où il dispense des soins gratuitement. Lui s’est spécialisé dans les problèmes de dos et d’articulations. Il est une sorte de rhumatologue ayurvédique même si on frise l’oxymore.

« Tu viens pour apprendre, tu poses pas trop de questions » me dit Ranjeni, « et tu évites de parler de ce que tu fais ». Les amis cherbourgeois qui m’accompagnent se proposent de faire les cobayes. Cela tombe plutôt bien car une autre difficulté s’annonce : je ne peux observer que des hommes en soins et ce jour là, la salle d’attente était comble… que des femmes ! Une table rustique en bois massif siège au milieu de la petite pièce et à son extrémité sont alignés quelques flacons d’huiles colorées où les plantes médicinales semblent encore macérer à l’intérieur. « Tu demandes pas ce qu’il y a dedans, il te le dira pas ». Je me disais bien… Sur les côtés une sorte de cercueil, (pas rassurant à l’entrée d’une clinique),  étuve humaine dans laquelle on peut s’allonger pour baigner dans les vapeurs de plantes chauffées. C’est Rémi qui s’y colle pour le premier massage.

Le médecin m’invite à faire comme lui, à suivre ses mouvements. L’imitation comme premier pas de l’apprentissage, avant toute question, toute réflexion.Ca aussi c’est plutôt censé. Son toucher est engagé mais fluide. On voit rapidement l’expérience et la maîtrise d’un geste efficient, à la fois efficace et économe en énergie. Une marque de qualité. Il écoute et ressent. Ses  mains cherchent et trouvent. Il s’arrête parfois sur une zone et demande « any pain » ? « Pose lui des questions, plein de questions. Si on n’insiste pas, il te montrera pas ce qui est important. » J’ai beaucoup de questions à lui poser en effet mais le dialogue est difficile. Il ne parle que quelques mots d’anglais… et moi pas beaucoup plus !

massageàdeux

Le néo-binome constitué enchaîne les patients et les massages. Les odeurs d’huile et de sésame grillé me donnent faim. Petite pause gastronomique. Thé et miel cristallisé pour reprendre des forces. J’en profite pour lui demander ce qu’il cherche quand il masse, ce qu’il ressent.  «  Ca dépend » me répond-il. Bon… on reprend le travail.

Un patient Sri lankais m’autorise gentiment à suivre sa consultation. Il vient tous les jours depuis un mois pour ses problèmes de lombaires. Le massage dure dix minutes tout au plus. Les séances du docteur sont courtes mais répétées. Un patient en souffrance peut parfois difficilement supporter plus d’une heure de massage. On risquerait de relancer l’inflammation. C’est ce que je fais en ostéo souvent chez les patients en crise aigüe : séances brèves et répétées. Le médecin semble trouver une zone anormale (en haut du sacrum) et insiste. Il pose alors un objet dessus et le percute. Puis reprend aussitôt son massage. Le geste m’interpelle. Je n’en crois pas mes yeux. Si c’est bien ce que je crois… je lui demande « What that ? » avec un accent proche du cingalais !  Il fait mine de ne pas comprendre. Je fais le tour de la table et montre l’objet du doigt. « Oh that, it’s for dislocations »… Je reste scotché. Pour ceux qui ne savent pas, les « dislocations » sont les subluxations que les chiropracteurs et certains ostéopathes traitaient à leurs débuts par des manipulations. L’idée de la subluxation a été remise en cause au fil du temps (préférant la notion de blocage et d’hypomobilité) mais les techniques ont été maintenues et ont même évolué. Ce qui est intéressant ici, c’est que le geste est bref et isolé à la zone qui présente un problème objectivé au préalable par le toucher du praticien et confirmé par le patient. Un autre point que l’on semble partager. Ashuka commence vraiment à me plaire, au sens premier !

adjustement-dislocation

Le médecin ayurvédique traite donc des lésions ostéopathiques, sauf qu’au lieu de manipuler avec ses mains, il intercale son « moussissala » qu’il percute pour « remettre en place » comme disaient les rebouteux autrefois dans nos campagnes. Seuls quelques médecins ayurvédiques sont habilités à utiliser cet ustensile car le geste pourrait devenir très risqué si le patient présentait une calcification ou de l’ostéoporose (m’a t-il confié). En fonction de la lésion (dislocation), le praticien utilise l’une des trois extrémités de la pièce, plus ou moins arrondie. Celui-ci appartenait à son grand père qui lui a transmis comme passage de témoin.  

moussilassa

J’explique au médecin que je traite également ce qu’il appelle dislocation. « how do you feel disclocation ? » me demande t-il. Je pose mes mains sur le patient et lui montre comment je cherche une résistance articulaire. C’est la première et seule question qu’il posera sur ma pratique. Pour le moment en tout cas. J’aimerais lui en montrer davantage mais on est pris par le temps et je ne souhaite pas interrompre le soin du patient. Une autre fois, j’espère à l’hôpital. Il y traite de nombreuses pathologies et me disait qu’il venait de refaire marcher une personne paralysée. Pas du genre à se vanter Ashoka… Je veux voir ça avant de partir.

Nous ressortons de la clinique quelques heures plus tard. La salle d’attente est bondée, de femmes pour la totalité. Les regards se portent sur l’écran où est diffusé un match de cricket opposant Sri lankais et Pakistanais.  Il est 21 heures, encore une quinzaine de patients à voir. La marmite est vide, les flacons de la journée tous avalés par les patients.

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