Benoît Cauvin

Kérala et cure

On se dit parfois que de retrouver la côte pourrait nous amener un peu de fraîcheur. Fantasme. La chaleur de Kochi est étouffante. 

Le Kérala est un haut lieu de la culture indienne. On peut y admirer ses sculptures, ses peintures, sa gastronomie raffinée, ses danses traditionnelles, son théâtre Kathakali et ses arts martiaux ancestraux. Les églises et les temples colorés et chantants rendent hommage à ce territoire. Il y flotte un parfum de légèreté, loin du mysticisme parfois plombant du nord. Dans les ruelles perdues où se fait le négoce au gros des épices locales, des effluves de gingembre frais ou de cumin  s’échappent des gros sac en toile de jute. On pourrait passer sa journée à essayer de reconnaître toutes ces senteurs. Des parfumeries proposent des concentrés d’essences de bois et de fleurs. Rose ou jasmin flottent dans l’air au passage de jeunes femmes vêtues de penjabi ou de sari, aux tissus vifs et toujours assortis. Au coin d’une rue, à deux pas des grandes mosquées où les immams prêchent à qui mieux mieux, un drapeau rouge avec une faucille et un marteau. Curieux. Je crois à un marginal inconscient qui se serait perdu et qui revendiquerait fièrement ses idées laïques à deux pas des ferveurs byzantines. Puis un deuxième un peu plus loin. Un syndicat ? Toute la ville arbore les drapeaux rouges. Mon hôte m’expliquera le soir que le Kérala est une terre marxiste. Le parti communistes est ultra majoritaire dans cet état demeurant le plus riche et le plus éduqué d’Inde. Les femmes y ont plus de responsabilités et de libertés que dans les autres états et le taux de chômage y est le plus faible.

Maïthrimandir Homestay :

J’arrive en ce lieu, petit coin de paradis pour les hommes et les oiseaux, perdu dans le fond du Kérala après une folle journée de transports. Quand vous demandez à un indien si c’est dans ce train que vous devez monter en lui montrant votre billet et qu’il vous répond oui, et bien parfois, c’est plus pour vous faire plaisir que pour vous aider. Je suis parti à contresens vers le nord et ai mis dix heures pour effectuer un trajet de deux. Je suis ravi donc de retrouver ce cocon pour occidentaux en quête de recentrage ou de changement, un petit paradis au coeur d’une nature foisonnante où les oiseaux, nombreux et variés se donnent rendez-vous.

 

J’entame une cure ayurvédique pour comprendre et ressentir cette médecine. Sarva Atma, notre hôte, est un personnage. A la fois ingénieur dans l’automobile et maître yogi (pas de ceux qu’on voit à la télé avec de grandes barbes pour faire de belles images), juste équilibre entre le matériel et le spirituel, le pragmatisme et la philosophie, entre terre et ciel. Il se forme pendant une décennie dans un ashram où il suit l’enseignement de grands maîtres. Sa culture générale sur l’Inde et l’ayurvéda semble sans fin. Mais c’est surtout son calme et sa gentillesse qui marquent les présentations. Je vais pouvoir le questionner sur cette médecine traditionnelle et sur les spécificités kéralaises. La cure commence par la consultation du docteur. Trois quarts d’heure de questions, d’investigations, de palpations. Les yeux, les dents, les ongles, les cheveux, la digestion, le sommeil, le comportement, les goûts… Lorsque qu’un détail l’interpelle, elle gratte puis enchaîne les questions toutes répondues par l’affirmative donnant la sensation qu’elle est à l’intérieur de nous, qu’elle nous connaît. Si on ne voit pas les liens entre les questions, elle les connaît. Le terrain est établit, les excès de Pitta, Kapha ou Vata décelés. La cure cherche à rétablir un équilibre entre ces trois types de métabolismes que l’on nomme les Doshas. Les matinées commencent au lever du soleil par une session de méditation, puis de yoga. L’esprit et le corps sont indissociés, comme dans toutes les médecines holistiques. Le yoga est différent chaque jour. Pas un muscle, pas une fonction de l’organisme n’est oublié dans cet enchaînement d’exercices et de postures dont la finalité est la recherche du Yog : l’unité. Le corps s’assouplit au fil des jours, l’esprit se pose tels les sédiments au fond d’un lac laissant place à la clarté. Puis vient le massage. Les plantes sont choisies selon les besoins. Comme en ostéopathie, le traitement est individualisé, sur mesure. Mon masseur possède des mains de deux mètres de long qu’il a tanné ces vingt cinq dernières années sur les peaux de ses patients. Très grand pour un kéralais, son corps s’est moulé à l’ergonomie du métier, les épaules enroulées et le haut du dos légèrement vouté, le sourire large et généreux. Toujours le même départ. Je suis assis sur ma chaise. Debout devant moi, les yeux fermés et levés vers le ciel, les mains posées l’une sur l’autre,  la main du dessus creusée pour retenir l’huile, il prie quelques dizaines de secondes avant de commencer. Cet instant est toujours particulier, pour lui comme pour moi. Il me laisse le temps de recevoir mon massage, de faire saliver ma peau. Puis le massage, d’abord de la tête puis du corps tout entier. Les mains géantes rabotent, tapissent, tannent, passent des pieds à la tête puis de la tête aux pieds. Pas un morceau de chaire n’est laissé de côté. Les premiers jours permettent d’éliminer les toxines des tissus. Les suivants travaillent les tensions plus ponctuellement, ces gros blocages qui empêchent selon lui le sang veineux de rentrer à la maison. Il décorde, écrase, racle la zone congestionnée et contracturée. La douleur provoquée est parfois à la limite du supportable, mais au fil des jours, je sens le sang circuler dans mes mollets devenus plus souples, mes chevilles sont plus fines. Après le massage, le kiri. Il me tamponne le corps avec ses boules de tissus remplies de riz rouge des montagnes kéralaises et trempées dans du lait aux plantes. La forte chaleur du lait dilate les vaisseaux et permet aux plantes de faire leur travail. Ce traitement doit m’aider à baisser ma part de Pitta excédentaire, trop de feu en moi. Pas surpris.

Les après-midi sont libres. J’en profite pour lire dans mon hamac à l’ombre du manguier, les oiseaux dialoguent d’un arbre à l’autre. Un oiseau du paradis solitaire vient s’abreuver dans le bac à nénuphar où une fleur de lotus se fait désirer avant d’éclore. Le temps s’écoule différemment ici. Les repas sont souvent l’occasion pour Sarva de nous parler de la vie indienne et de la philosophie d’ici. Il me propose de soigner son fils, j’apprécie cette marque de confiance, puis d’initier les masseurs à l’ostéopathie, pour leur culture générale. C’est une des spécificités de cette maison, celle de s’enrichir au travers d’échanges multiculturels.

Le séjour arrive à sa fin, Sarva réussit in extremis à m’avoir un rendez-vous avec un maître en art martiaux. Ces gurus ont une médecine manuelle spécifique et ancestrale transmise oralement, sans filtre. J’ai essuyé de nombreux refus durant mon séjour. Mais là, c’est la bonne. Cette rencontre est abordée dans l’article « marmas chikitsa« .

Déjà le moment de partir. Une dernière soirée avec les amis français de passage à Swagatam et un dernier traitement sur le fils de Sarva, une dernière tisane à la citronnelle fraîchement cueillie et cette dernière discussion avec Sarva, au petit matin, devant mon bol de thé chai, sur l’histoire de l’occident et la perte des traditions et de certains savoirs après la christianisation de notre pays. Il est comme ça Sarva, il n’aime pas trop les dieux, le libéralisme, les frontières et la médecine occidentale. Il préfère le troc, les oiseaux et ses nouvelles toilettes propre par phyto-épuration qu’il termine de mettre au point dans son jardin pour les diffuser en Inde et résoudre de nombreux problèmes sanitaires. J’aime chez lui cette énergie qui ne croît pas en l’impossible. Devant moi une journée de transport pour rejoindre Bangkok et la Thaïlande avec l’envie de quitter la sécurité du lieu pour rejoindre l’inconnu. 

Vous pouvez retrouver le voyage en Inde sur l’émission du 09.04.14 sur la page média

Pour contacter ce petit coin de paradis, faire une cure ou rencontrer Sarva en France :

maithrimandir@gmail.com

Contact en France, Shivani : 06 79 57 94 10

Sarva (quand il est en France) : 06 47 86 64 12

Contact en Inde, Sarva Atma : sarvatma777@gmail.com (00 91 96 05 36 77 48)

 

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