Benoît Cauvin

Marmas chikitsa

Le Kérala est une terre d’échanges commerciaux avec l’Orient et le Moyen-Orient depuis la nuit des temps. La côte Malabar et ses terres fertiles attisent les convoitises et, afin de la protéger, de nombreux guerriers étaient formés aux arts martiaux. Le kalarippayatt est certainement l’ancêtre de tous les arts martiaux et l’ascendant direct du kung-fu. Les premières traces écrites de cet art remonteraient à 1500 avant J.C, dans un des cinq Védas, manuscrit ancien écrit en sanskrit (sorte d’ancien testament indien),  à l’époque où les ariens colonisaient déjà la région. D’après les écrits des différents colons qui se succédèrent par la suite, portugais, hollandais et anglais, ces terres étaient les plus sûres de tous le pays.  

Les guerriers rentrent tôt dans des écoles où ils doivent à la fois développer leurs qualités de souplesse mais également de résistance. Les entraînements sont intenses. L’enseignement prodigué suit la grande tradition orientale, de maître à élève, de bouche à oreille. Chaque année, l’entraînement est arrêté pendant un mois durant lequel le maître masse quotidiennement ses élèves avec ses huiles médicinales. On connaît ces images de massages avec les pieds, les chavitti uzhichil, où le maître se tient à des cordes pendues au plafond. Associés au yoga, ces massages endurcissent considérablement les élèves.  

kalari3

Il est enseigné également dans cet art des points anatomiques dans le corps humain qui sont des zones de grandes vulnérabilités de l’adversaire. Un coup porté sur un de ces points par une arme blanche ou la main du guerrier peut provoquer soit la mort immédiate, soit l’immobilisation de l’ennemi.

Mais si la percussion peut entrainer de graves blessures, la stimulation modérée par les doigts du guru peut accélérer les processus de guérison du blessé ou du malade. Seul un guru expérimenté peut utiliser le Marma chikitsa et la transmission des savoirs reste secrète. La médecine ayurvédique des universités et des hôpitaux utilisera plus tard ces points dans ses massages traditionnels. Le thérapeute frictionne le point marma avec une intensité qui dépend du point lui même. Certains marmas peuvent être très sensibles puisque souvent richement innervés. Ces frictions entrainent une augmentation ou une diminution du débit sanguin ou de l’influx nerveux dans la région concernée mais peut également entrainer un effet ailleurs dans le corps par voie réflexe.

marmatroc

marmatete

Les bouddhistes chinois repartiront d’Inde avec tous ces savoirs et techniques et créeront un peu plus tard le kung-fu dérivé du Kalari et l’acupuncture et ses méridiens dérivés de cette technique ancestrale indienne, le marmachikitsa.  

Sarva me propose sur la fin du séjour de rencontrer un grand guru reconnu dans le kérala, responsable d’une salle de kalarippayatt, le Dr Prakasan Gurukkal. Le rendez-vous est pris la veille de mon départ. Sarva m’accompagne, c’est l’occasion pour lui de revoir ce personnage qu’il avait croisé lors d’une remise de prix commune en Malaisie il y a quelques années. On s’imagine le guru avec une longue barbe blanche en toge ou je ne sais quoi  ! Je rencontre un personnage d’extérieur anodin, un peu bedonnant. Sarva me présente à lui. Tu peux lui parler en anglais. Le guru se tourne alors vers moi : « qui tu es ? » Je me présente et présente mon projet de voyage et de rencontres, passionné par les médecines traditionnelles, moi-même travaillant avec mes mains. On est de la même famille non ? Le guru baisse la tête et marque un silence pesant, interminable. Puis la relève et me regardant, il m’explique tout son parcours, sa mère médecin son père spécialisé dans le self défense du kalari, la rencontre avec ses cinq maîtres successifs, ses expériences. Dans un anglais parfait mais à l’accent fort, je perds le fil de temps à autre. Mon regard se pose sur ses mains. Ses doigts crochus sont rongés par l’arthrite, là aussi ergonomie du métier oblige, je vais le découvrir par la suite. Il m’explique que ce qu’il fait n’a pas de nom, c’est juste sa pratique, ce qu’il a appris par voie orale confronté à son expérience de ces dernières décennies sur ses patients. Je lui propose de me montrer sur moi pour comprendre et ressentir sa médecine. « Tu as mal quelque part ? » me demande t-il . Je lui sors un vieux point dans le dos qui m’accompagne depuis de nombreuses années mais qui ne me gène plus guère. « Je peux filmer ?». Il dodeline de la tête comme le font tous les indiens et les sri lankais, avec ce geste entre le oui et le non qui surprend au début. Un genre de « ptet ben qu’oui ptet ben qu’non » normand mais version locale. La première fois je suis resté bloqué devant mon interlocuteur attendant de lui une réponse affirmative ou négative à la question que je venais de lui poser. Je ne savais plus quoi faire. Ce signe peut vouloir dire beaucoup de choses, en effet, mais c’est avant tout un signe de compromis, du style, « on devrait pouvoir s’arranger ». Je rentre dans une pièce insignifiante elle aussi. Une table haute version plus occidentale, un petit buffet ou quelques objets sont entreposés et une poele huileuse sur une gazinière. Je ne cherche pas à comprendre. Je m’assieds. Il fait le tour de moi doucement, passe dans mon dos, remonte la colonne avec ses doigts, puis enfonce la pulpe de ses index crochus sur les transverses de ma première cervicale, comme pour me soulever de la table sur laquelle je suis assis. Puis il enchaîne. Il pince, gratte, frotte, griffe puis il me manipule une vertèbre avec son coude, peu confortable. Il cherche certains points sur lesquels il s’arrête pour marquer une pression, les fameux marmas. La séance est brève mais intense. Je suis en sueur, le dos brûlant. Il m’a griffé le dos avec de l’huile essentielle de citronnelle. Je demande à Sarva s’il veut bien passer sur la table pour que je puisse filmer également quelques plans. Il le fait pour me faire plaisir, pas emballé par l’idée. La finesse des postures yoggiques contrastes avec la pratique du guru. Il palpe le pouls. Il peut diagnostiquer 69 maladies au travers de ces pouls nous dit-il et les guérir en utilisant certains des 107 points Marmas du corps humain. Il fait le tour des mains de Sarva. Son regard est pénétrant, sombre. Les marmas lui indiquent quel organe est défaillant chez son patient. S’ensuit une suite de techniques dont une manipulation semi-directe du sacrum un peu à la hussarde qui restera un bout de temps dans ma mémoire.

J’ai cette impression d’observer le passé, l’histoire de mon métier. La pratique est archaïque. Elle semble rustique. Mais elle est débarrassée de tout concept, de tout modèle ou philosophie. Elle est libre des interdits, des impossibles et des croyances. L’empirisme à l’état pur couplé au pragmatisme de ces thérapeutes qui ne gardent que ce qui marche au fil des années. J’ai l’impression d’être un archéologue qui découvre pour la première fois un fossile qui va lui faire comprendre l’histoire de sa discipline, l’histoire de l’humanité. Sauf qu’ici, le fossile est bien vivant.

Vous pouvez retrouver ce récit sur l’émission du 09.04.14 dans la page média

La vidéo de ces traitements ici avec en préambule deux démonstrations de Kalarippayatt.

7,337 total views, 1 views today