Benoît Cauvin

Médecine Anicinape

Par respect pour les traditions autochtones qui ne souhaitent pas que les objets sacrés soient photographiés, aucun film ni aucune image n’ont été pris pour illustrer les propos. Il faudra cette fois-ci se contenter du texte. Migwetch.

Il enfile sa coiffe composée de trente-trois plumes d’aigle. A ce moment précis, Chomis le grand-père devient Okima, le chef et homme-médecine de sa nation. Chez les amérindiens, le chef n’écrase pas son peuple de son autorité. C’est plutôt un leader, un guide qui rassemble et sur lequel la communauté peut s’appuyer pour avancer. C’est ce qu’il propose de faire avec notre groupe, aux côtés de Kokom, sa femme elle aussi femme-médecine à la sagesse propre aux aînés de ces cultures lointaines. C’est la première fois que je vois un indien, en vrai. D’habitude, c’est dans les films. Mais là c’est différent. Sa coiffe est impressionnante et son visage a changé. Plus solennel. Il est maintenant connecté, à la nature, aux ancêtres, à sa terre natale en Abitibi. Il en a connu des épreuves avant de devenir homme-médecine. Les pensionnats d’abord où, enfant, lui et ses amis « sauvages » se sont fait violer par les curés blancs pendant des années, « pour les éduquer », dans le plus grand secret. Nombreux sont ceux pour qui l’histoire s’est mal terminée. Lui a été récupéré par les anciens. Il s’est soigné, longtemps, puis a appris la médecine de son peuple pendant plusieurs décennies. Cette coiffe, il l’a reçue après avoir passé 21 jours sur une plateforme perchée en haut d’un arbre, seul, sans manger ni boire autre chose que l’eau de la pluie. Une dernière épreuve de force, un dernier voyage intérieur profond avant de devenir Okima à plus de cinquante ans.

Il fait chanter son tambour, nous purifie à la sauge et partage son calumet. Kokom entonne le chant de l’eau. Sa voix est douce. C’est la voix de toutes les mères du monde. Les enseignements sur les symboles, les objets sacrés, les rituels, les animaux, les coutumes et la culture s’enchaînent toute la journée. Nous sommes parfois invité à parler chacun notre tour, le bâton de parole dans les mains, plaçant le pouvoir du verbe à celui qui le tient et seulement à lui. Les autres sont alors invités à écouter dans le profond respect de leur silence. On écoute les histoires de chacun, les différents parcours de vie. C’est bon de parler quand l’écoute est attentive. Pendant quelques jours, nous apprenons de cette culture amoureuse de la nature et profondément humaniste. Le feu sacré est allumé à l’extérieur. Chacun son tour dans la nuit veillera sur ce feu pendant plus d’un heure accompagné des esprits des quatre portes. A l’est, Mikinak la tortue délivre les enseignements de la vie, de la naissance et de la renaissance. A  l’ouest, Makwa l’ours nous donne la force de traverser les obstacles de la vie. Au Sud l’aigle Mikisi nous apporte sa clairevoyance. il nous invite à prendre du recul et de la hauteur sur les difficultés que nous rencontrons. Enfin, le bison blanc Pisiki, au Nord, apporte sa pureté et sa force tranquille. Etre pur dans son verbe, dans ses actes, dans ses choix. Se respecter et respecter les autres. Chacun de ces animaux nous délivre son message sous un ciel richement étoilé, éclairé par la grand-mère lune, entouré d’arbres et de sons d’animaux nocturnes. Mon regard reste fixé sur le feu qui absorbe mes pensées. Sa force intérieure m’émerveille.

Le lendemain, nous partons en forêt chercher quelques branches de noisetier pour construire la Matato que l’on appelle plus communément « sweat lodges » ou « hutte de sudation ». Elle est est un des piliers de la médecine amérindienne. Elle a le pouvoir de laver les corps et les esprits. Puis, toujours selon un protocole sacré, nous construisons la hutte qui va nous accueillir quelques heures plus tard. Quelques pierres sont placées dans le feu toujours actif. Lorsqu’elles seront rouges vives, chargées des esprits des moshoms et des mokoms, nous pourront alors entrer dans la Matato, dans l’obscurité totale, serrés les uns contre les autres. Et dans la chaleur intense émanant des pierres incandescentes parfumées de résine d’épinette noire et de poudre de genévrier, dans ce ventre humide de la terre-maman, nous lâcherons tous une petite partie de nous même, celle qui nous pèse et qui nous empêche d’avancer léger, celle dont on veut se débarrasser une bonne fois pour toute, accompagnés des chants ancestraux repris par Chomis et de Kokom.

Pour en savoir plus et découvrir cette médecine passionnante ainsi que la culture Anicinape, je vous conseille la lecture du livre de Chomis Dominique Rankin et de Kokom Marie José tardiff ci dessous « on nous appelait les sauvages » :

chomis

Vous pouvez découvrir et soutenir leur association Kina8at (prononcez kinawat) qui veut dire « ensemble » sur ce lien : Kina8at

 

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