Benoît Cauvin

Midewiwin

Par respect pour les traditions autochtones qui ne souhaitent pas que les objets sacrés soient photographiés, aucun film ni aucune image n’ont été pris pour illustrer les propos. Il faudra cette fois-ci se contenter du texte. Migwetch.

Il enfile sa coiffe composée de trente-trois plumes d’aigle. A ce moment précis, Chomis le grand-père devient Okima, le chef et homme-médecine de sa nation. Chez les premières nations, le chef n’écrase pas son peuple de son autorité. C’est plutôt un leader, un guide qui rassemble et sur lequel la communauté peut s’appuyer pour avancer. C’est ce qu’il propose de faire avec notre groupe ici au centre tibétain Dashang Vajradhara dans l’Orne, aux côtés de Kokom, sa femme elle aussi femme-médecine.

Son visage a changé, plus solennel. Il est maintenant connecté à la nature, aux ancêtres et à sa terre natale en Abitibi (quelques heures de route de Montréal). Il en a connu des épreuves avant de devenir homme-médecine. Les pensionnats d’abord où, enfant, lui et ses amis « sauvages » ont subi des violences physiques, psychiques et sexuelles de la part d’ecclésiastiques blancs pendant six années dans le plus grand secret, « pour les domestiquer ». Nombreux sont ceux pour qui ont terminé leur chemin dans l’alcoolisme ou le suicide. Lui a été récupéré par les anciens. Il s’est soigné, longtemps, puis a appris la médecine de son peuple pendant plusieurs décennies. C’est la voie du midewiwin, la médecine traditionnelle des premières nations algonquines. Elle est un long chemin par étapes qui mène, sous la vigilance des aînés et des autres hommes et femmes-médecine de toutes les communautés, vers la rencontre de son moi profond, son moi spirituel. Il a suivi les traces du grand-père William Commanda, gardien des ceintures wampum. Pendant plusieurs décennies, ils lui ont appris à reconnaître les plantes et à  fabriquer des remèdes, à soigner avec ses mains. Il a fabriqué son propre tewegan, son tambour qui ne le quitte jamais et qui accompagne les comtes et les chants qui guérissent. La médecine est dans la forêt répète-t-il souvent. Elle est sa source de savoir, lui qui communique avec les esprits de la nature, des arbres, des animaux, des plantes, des rivières et des pierres, de tout ce que le Grand Esprit a créé. Il passa la dernière épreuve de sa longue initiation sur une plateforme perchée en haut d’un arbre pendant 21 jours, seul, sans manger ni boire autre chose que l’eau de la pluie. S’isoler des autres permet souvent d’y voir plus clair, de faire le point ou de recevoir des messages sous forme de rêves, d’images ou de voix intérieures. Ces quêtes de vision sont pour sa communauté des rites importants qui marquent des étapes importantes. C’est après cette expérience qu’il reçut sa coiffe de plumes d’aigle. Une dernière épreuve de force, un dernier voyage intérieur profond avant de devenir Okima à plus de cinquante ans. Aujourd’hui à l’ère déterminante du dernier feu de la prophétie des sept feux, ils distribuent avec sa femme Marie Josée aux quatre coins du globe des messages de paix et d’union entre les peuples.

crédit photo maison des leaders-Québec

Il fait chanter son tambour, nous purifie à la sauge et partage son calumet. Kokom entonne le chant de l’eau. Sa voix est douce. C’est la voix de toutes les mères du monde. Les enseignements sur les symboles, les objets sacrés, les rituels, les animaux, les coutumes et la culture s’enchaînent toute la journée. Nous sommes parfois invité à parler chacun notre tour, le bâton de parole dans les mains, plaçant le pouvoir du verbe à celui qui le tient et seulement à lui. Les autres sont alors invités à écouter dans le profond respect de leur silence. Chacun raconte son histoire, ses bonheurs et ses epines, ses doutes et ses questionnements. C’est bon de parler quand l’écoute est attentive. Pendant quelques jours, nous nous imprégnons de cette culture amoureuse de la nature et profondément humaniste. Le feu sacré est allumé à l’extérieur. Chacun son tour dans la nuit veillera sur ce feu pendant plus d’un heure accompagné des esprits des quatre portes. A l’est, Mikinak la tortue délivre les enseignements de la vie, de la naissance et de la renaissance. A  l’ouest, Makwa l’ours nous donne la force de traverser les obstacles de la vie. Les esprits de nos ancêtres sont là bas. Au Sud l’aigle Mikisi nous apporte sa clairevoyance. il nous invite à prendre du recul et de la hauteur sur les difficultés que nous rencontrons. Enfin, le bison blanc Pisiki, au Nord, apporte sa pureté et sa force tranquille. Etre pur dans son verbe, dans ses actes, dans ses choix. Se respecter et respecter les autres. Chacun de ces animaux nous délivre son message sous un ciel richement étoilé, éclairé par la grand-mère lune, entouré d’arbres et de sons d’animaux nocturnes. Mon regard reste fixé sur le feu qui absorbe mes pensées. Sa force intérieure m’émerveille.

Le lendemain, nous partons en forêt chercher quelques branches de noisetier pour construire la Matato que l’on appelle plus communément « hutte de sudation ». Elle a le pouvoir de laver les corps et les esprits. Nous plaçons chacune des treize branches représentant les treize lunes face à face dans des trous ayant reçu du tabac et du sel. Puis, nous courbons chacune des branches opposées deux à deux pour les fixer sur leur extrémité. L’armature créée, nous la recouvrons de peaux et de couvertures diverses pour l’isoler complètement de l’extérieur. Quelques pierres sont placées dans le feu toujours actif. Lorsqu’elles seront rouges vives, chargées des esprits des moshoms et des mokoms, nous pourrons alors entrer dans la Matato, dans l’obscurité totale, serrés les uns contre les autres. Et dans la chaleur intense émanant des pierres incandescentes parfumées de résine d’épinette noire et de poudre de genévrier, dans ce ventre humide de la terre-maman, nous purifierons nos corps et évacuerons tous une petite partie de nous même, celle qui nous pèse et qui nous empêche d’avancer, accompagnés des chants ancestraux, des comtes et autres prophéties racontés par Chomis et Kokom.

Pour en savoir plus et découvrir cette médecine passionnante ainsi que la culture Anicinape, je vous conseille la lecture du livre de Chomis Dominique Rankin et de Kokom Marie José tardiff ci dessous « on nous appelait les sauvages » :

chomis

Vous pouvez découvrir et soutenir leur association Kina8at (prononcez kinawat) qui veut dire « ensemble » sur ce lien : Kina8at

Pour en savoir plus sur la prophétie des sept feux :

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