Benoît Cauvin

Médecine tibétaine

Le Népal est une petite bande de terre incurvée aux pieds de la chaîne de l’Himalaya, coincée entre l’Inde et le Tibet. Mon trek m’a permis de me rendre compte qu’il n’existe plus de médecine traditionnelle au Népal à proprement parler. Comme pour beaucoup de pays en voie de développement, les agences occidentales de développement comme USAIDES placent leurs industriels pour moderniser le pays et développer à long terme le marché. Les conflits d’intérêts entre agences gouvernementales, industriels, ONG et multinationales humanitaires ne sont hélas plus à démontrer. Les semences paysannes deviennent prohibées au profit des semences stériles industrielles (voir des OGM) pour augmenter de façon illusoire le rendement et les médecines traditionnelles disparaissent ( se voient même interdites comme en Thaïlande) au profit de la pharmacopée industrielle occidentale souvent trop onéreuse pour les locaux (et surtout inadaptée à leur culture et leur histoire). Pour rencontrer des médecins traditionnels, il me faudra rentrer à Katmandou, dans le quartier tibétain autour du stupa de Swayambunath, haut lieu de la religion bouddhiste tibétaine.

L’histoire de la médecine tibétaine

La médecine traditionnelle tibétaine est une médecine holistique complexe et vaste, très liée à la culture et la philosophie du Tibet. Au 5è siècle, deux médecins indiens passent la frontière et vont tenter leurs chances vers l’Himalaya. La médecine ayurvédique est à cette époque déjà très avancée. Elle va ici se transformer au contact de la religion bouddhiste et de la culture tibétaine, sans perdre toutefois ses fondamentaux.

A partir de 8è siècle, une généalogie partant de Gonpo l’ancien reçoit les quatre Tantras médicaux, encyclopédies de médecine tibétaine servant de base aux études médicales et les fera évoluer au fil des siècles. Le savoir médical est alors décrit sous forme de peintures que l’on nomme les Tangkas. Plantes, anatomie, physiologie, chirurgie… tout y est exposé sur des planches peintes à la main par les lamas médecins. Au 17e siècle, la Médecine Tibétaine traditionnelle atteint son apogée. S.S. le 5e DalaÏ-Lama fonde alors l’Institut médical Chakpori à Lhassa d’où est diplômé le docteur que j’ai rencontré.

Pour résumer, la médecine traditionnelle tibétaine est un croisement entre la médecine ayurvédique (doshas, yoga, méditation…) et de la médecine traditionnelle chinoise (acupuncture, acupressure, moxibustion…) englobée dans une philosophie bouddhiste tibétaine très spécifique.

Ci-dessous quelques Tangkas peints par les moines et le Bouddha bleu de la médecine bouddhiste tibétaine.

La formation

Il existe aujourd’hui trois écoles de médecine traditionnelle tibétaine, dont deux en Inde (Dharamsala et Darjelling) et une à Chakpori près de Lassa (Tibet) plus conservatrice. La formation dure sept années en général, dont une année complète est consacrée à la méditation dans un monastère. Pour le Dr Tenzin, c’est fondamental et c’est ce qui marque la différence avec la médecine occidentale. Cette pratique apporte concentration et amour au moment du tête à tête avec le patient. Tout thérapeute devrait pratiquer la méditation. Cette pratique se ressent chez lui. Il est à la fois calme, posé et très concentré sur ce qu’il fait. On a aucun mal à lui faire confiance.

L’aspect holistique se traduit dans cette médecine par la prise en compte de l’influence des astres et de la lune, un peu comme un vigneron en biodynamie qui consulterait le calendrier astral ou lunaire pour savoir quand planter, quel traitement apporter et à quel moment.

Les doshas tibétains

La médecine tibétaine, comme l’ayurvéda, est fondée sur le concept énonçant que la santé dépend de l’équilibre des forces vitales (des humeurs) homologues aux doshas que l’on a découvert en médecine ayurvédique (Pita Vatta Kapha) dont elles sont issues. Ces humeurs, Lung (vent), Pegen (phlegme) et Triba (bile) sont les source d’énergie vitale qui régissent tous nos processus physiologiques, psychiques et émotionnels.

Mais des perturbations d’ordre alimentaires, psychiques, physiques, émotionnelles, environnementales peuvent perturber cet équilibre. Ce sera tout l’art du médecin tibétain de le diagnostiquer puis de rétablir l’équilibre.


Ma rencontre avec le Dr Tenzin :

Habillé d’une sorte de kimono d’aïkido avec une longue jupe claire de type japonaise, il se dégage de cet homme en première impression une force maîtrisée. Le visage est calme et apaisé, sans tension. Le sourire est bienveillant et l’écoute attentive. On a tout de suite confiance. Il m’accueille chaleureusement pour la journée dans son cabinet où nous échangerons dans un anglais qu’il maîtrise parfaitement.

Les patients sont ceux des environs, lamas tibétains, commerçants népalais et touristes de tous les pays. Le Dr Tenzin voyage beaucoup à travers le monde pour promouvoir le bouddhisme tibétain, sa culture et sa médecine.  Comme souvent, ici, pas de rendez-vous et des consultations gratuites. Il verra un grand nombre de patients ce jour là.

Le diagnostic : il se fait de différentes manières. L’observation du patient ( son physique, ses mouvements, son comportement) donne déjà quelques indications sur sa nature, sa typologie (le dosha évoqué précédemment). La saison, l’âge et l’astrologie vont compléter et affiner l’étude du terrain.

Puis il prend le pouls du patient. Pour les hommes d’abord le poignet gauche puis le droit. Pour les femmes ce sera l’inverse. Ses trois doigts se posent sur l’artère radiale à la distance de la phalange du pouce du patient à partir du poignet. Il interroge le pouls sur trois profondeurs différentes. Il va ressentir au niveau de la pulpe de chacun de ses doigts, sur les bords internes et externes, la pulsation de l’artère. Il est alors très concentré. Cela prend un certain temps avant de repasser sur l’autre poignet.

médecine traditionnelle tibétaine 2

Puis il pose des questions, sur les symptômes, les habitudes et modes de vie comme la sédentarisation, la perte d’appétit, l’insomnie ou le transit. Les questions qu’il pose sont ciblées et précises. Comme avec la doctoresse rencontrée chez Sarva Atma, lorsqu’il est sur une piste, toutes les questions qu’il va poser de nature très différentes sont répondues par l’affirmative par le patient. Ces grands profils établis empiriquement se retrouvent dans l’humanité de générations en générations.

A cette étape il a déterminé la typologie et l’organe en souffrance. Il peut alors confirmer en cas de doute en demandant au patient de tirer la langue. L’aspect et la couleur sont pris en compte. Je l’ai vu également pratiquer un test oculaire comme on peut le voir sur la vidéo.

Un autre moyen enfin pour poser le diagnostic est l’analyse de l’urine. La couleur, l’odeur, l’aspect, les sédiments donnent nombreuses informations au médecin.

N’ayant pas d’outils modernes pour poser un diagnostic comme les scanners, les prises de sang, les échographies et autres, ces médecins traditionnels ont un sens aigüe de l’observation et de la clinique médicale, certes plus empirique que scientifique.

Les traitements : Une fois le diagnostic posé s’offrent à lui plusieurs possibilités. Il donne un traitement à base de pilules composées d’herbes médicinales et de minéraux qu’il fabrique lui même. Il fait une ordonnance de plusieurs semaines ou plusieurs mois, le temps que le terrain change. Il donne des conseils sur l’hygiène de vie alimentaire. Il explique par exemple comment éviter certaines combinaisons d’aliments. Il préconise parfois le Yoga et la méditation. Il peut également compter sur des thérapies externes, les NED-SOWA DANG CHOEPEI THAB. Voici les principales :

L’acupuncture : elle est proche de l’acupuncture chinoise. Mais s’est adapatée au fil des années aux spécificités de la médecine tibétaine.

Les ventouses (cupping) : à l’origine effectué par un petit bol tibétain dans lequel on brulait le papier. Mais le métal chaud qui peut brûler la peau et le diamètre important imposé l’ont amené à opter pour des ventouses en plastiques avec une pompe, comme nous l’avions vu chez le dr Tony.

La moxibustion : elle consiste à chauffer des points en brûlant un moxa pour activer ou augmenter l’énergie d’un organe. (via une stimulation du système nerveux).

L’aiguille d’or : une aiguille en or est chauffée et posée sur un des points du crâne. Les réactions peuvent être très vives et demandent une maîtrise de la part du médecin. Cette technique est utilisée pour les désordres d’ordre mentaux.

Le massage Ku Nyé : c’est ce qui nous intéresse ici. Il est proche du massage ayurvédique puisqu’il est complet et utilise des huiles médicinales adaptées au Dosha du patient. Cependant, il y a une dimension énergétique dans ce massage que je n’ai pas ressenti dans les autres pratiques. D’abord les mains du thérapeute. Brûlantes sur certaines zones et tièdes même froides lors du travail sur le ventre. J’ai également ressenti alternativement chaleur et fraicheur interne et même frilosité en fin de traitement accompagnées d’une lourdeur générale et de pulsations intenses artérielles dans le crâne et les membres supérieurs. Le praticien travaille sur les points d’acupuncture avec ses doigts. Toutes les phases de massage se terminent au niveau des doigts ou des orteils pour évacuer l’énergie en dehors du corps par ces protes de sortie.

La méditation et le yoga tibétain occupent une place très importante tout comme dans la médecine ayurvédique.

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