Benoît Cauvin

Nuad Boran Thaï

Massage sauce thaïe au sucre pimenté

Le peuple thaï est depuis toujours le peuple des plaines et des rizières d’Asie. Il est probablement issu d’une société chinoise un peu à part, de type matriarcale, qui a migré très tôt dans les plaines voisines pour coloniser les actuels Laos, Birmanie ou Thaïlande. La survie des clans repose alors sur la culture du riz. Le travail est harassant et répétitif. Les corps souffrent. Les enfants, les époux ou les voisins foulent délicatement de leurs pieds les dos endoloris des travailleurs rentrés du dur labeur, allongés sur des pailles de riz. Le massage ancestral Thaï, le Nuad Boran (c’est celui en Thaïlande qui ne se finit pas par un happy end !), émerge de ce décor. Les philosophies hindo-bouddhistes et les croyances animistes et tribales viendront par la suite alimenter philosophiquement ce savoir faire.

Le Nuad Boran fait partie intégrante de la médecine traditionnelle Thaïe qui évolue au fil des siècles, influencée par la Chine, souveraine du commerce et des savoirs en Asie, et par l’Inde ancestrale déjà très avancée.

Mais au 18è siècle, les Birmans s’emparent de la capitale d’Ayuthaya et brûlent tous les écrits de la société thaïe, y compris les textes médicaux anciens. Ils épargnent intelligemment les médecins traditionnels qui devaient soigner leurs guerriers. Le savoir se perpétue dorénavant par la transmission orale jusqu’à ce que au début du 19è siècle,le roi Rama III décide de rassembler toutes les connaissances empiriques dispersées dans le pays pour les graver dans le marbre dans son temple de Wat Pho dans l’actuelle Bangkok. Durant ce 19è siècle, la Thaïlande subit une autre influence majeure, celle des missionnaires occidentaux. Les premiers hôpitaux de « western médecine » sont crées à Chiang Maï et les scientifiques d’alors jugent incompatibles les pratiques ancestrales empiriques avec la médecine moderne basée sur une science qui possède ses propres règles du jeu dont celle de l’analyse. La médecine traditionnelle est interdite en Thaïlande dans les années 20 et 30 et n’est guère pratiquée que dans les campagnes reculées. En arrière fond se joue également la rivalité entre communistes et capitalistes pro-occidentaux, toujours d’actualité.  

Au cours du 20è siècle, cette médecine traditionnelle s’étiole petit à petit. Le Nuad Boran devient une technique de massage alternative qui permet d’assouplir et de soulager certaines douleurs.

Le temple de Wat Pho

Un salon de massage dans un temple bouddhiste de Bangkok. Etonné, je pousse la porte. Un jeune maigrichon, la vingtaine, me fait entrer dans une grande salle en « open space » avec des banquettes à hauteur de genoux. D’autres touristes se font masser. Pas d’intimité, pas de relation privilégiée patient thérapeute. Le massage en Thaïlande est social. Il pose ses mains lentement sur mon corps, puis bras tendus, vient transférer son poids sur le point à travailler. Il attend quelques secondes puis se retire lentement. Tout en discutant avec son voisin, il enchaîne les techniques utilisant parfois ses mains, ses coudes ou ses genoux pour comprimer ces points thérapeutiques. Comment de ce corps frêle peut-il sortir cette puissance ? Il utilise la gravité comme source d’énergie qu’il transfert via son corps dans le mien, simplement en se plaçant à l’aplomb, sans effort musculaire de sa part. Centré sur lui même, il est indéformable et imprime une force qui oblige mes tissus à réagir. Tous ses mouvements, ses déplacements suivent le rythme lent de ce balai thérapeutique. Même sa voix est posée et douce. Il dégage une impression de facilité sans effort, fidèle à la culture de l’économie d’énergie enseignée dans le non agir du bouddhisme Théravada. Les points sont douloureux, parfois très, mais le rythme me berce et m’apaise. Les douleurs irradient de partout, des douleurs profondes, sourdes que je connais bien. Les techniques sont précises, douces et puissantes à la fois, comme les sauces sucrées pimentées des plats d’ici. S’ensuit une série d’étirements large de la colonne et des membres dans des positions toutes plus improbables les unes que les autres.

Cette initiation au massage traditionnel thaï m’interroge. Je poursuis mon investigation plus au nord, vers Chiang Maï, métropole plus traditionnelle que Bangkok. J’en profite pour visiter les cités anciennes d’Ayuthaya et de SukhotaÏ, là où cette médecine traditionnelle avait trouvé ses lettres de noblesse, dans les temples bouddhistes.

D’autres praticiens

A Chiang Maï, Charles, un français expatrié depuis quelques décennies et passionné par le Nuad Boran, me donne rendez-vous. La discussion démarre très vite sur nos pratiques. On ne peut plus nous arrêter. C’est un passionné passionnant qui connaît les moindres interstices du Nuad, mais aussi de l’histoire et de la culture thaïlandaise. Il me propose de m’emmener le lendemain dans le temple dans lequel il enseigne et soigne certains villageois atteint de maladies neurologiques. Les temples sont des lieux ouverts et rythment la vie des villageois. On peut y commercer, fêter et soigner. Je propose à Charles de me montrer l’essence même du Nuad Boran. On passe quelques heures à échanger devant la camera qu’on oublie rapidement. Charles m’explique que les points thérapeutiques sont disposés le long de méridiens, les « sen sip ». Ces méridiens représentent anatomiquement les grandes lignes musculo-tendino-fasciales du corps humain. Le Nuad Boran utilise les dix principales lignes cartographiées depuis quelques siècles. Les points sont les endroits où s’accumulent les tensions. L’approche est mécaniste contrairement à l’acuponcture où les méridiens sont plus énergétiques. Chaque ligne possède ses propriétés, ses caractéristiques.

Il m’explique aussi que pour les thaïs, les blocages le long de ces méridiens empêchent l’énergie vitale de circuler, le Lhom pran, et perturbe l’autorégulation du corps. Je suis stupéfait de voir qu’ici aussi, comme en ostéopathie, comme en ayurvédique, la règle de la libre circulation des flux et des influx est fondamentale et que la pratique thérapeutique consiste à libérer les blocages empêchant cette circulation. Pour comprendre le Nuad Boran me dit-il, on pourrait utiliser cette image qui résume bien à la fois la culture et le modèle de cette pratique: « Le Nuad boran repose sur une conception de laboureur et d’irrigateur. Il faut parcourir les sen sip dans la durée jusqu’aux extrémités et revenir jusqu’à ce que la terre soit assouplie. Ensuite on ouvre les vannes et c’est l’ensemble du champ qu’on irrigue. »

Après cette journée initiatique, je peux dorénavant enchaîner les thérapeutes pour ressentir les différences. L’école des aveugles d’abord. Le massage est extrêmement douloureux. Le rythme est (trop) rapide et tous les points sont effectués pendant les deux heures jusqu’à l’overdose. Mais la précision et la puissance du geste amène une efficacité thérapeutique indéniable. Le massage est dur, un peu à l’image de son peuple.

Apinya Tabkim ensuite. Elle m’apportera une autre vision de la médecine thaï que je ne connaissais pas, celle de la philosophie holistique thaïlandaise qui, à l’instar de la dualité complémentaire du Ying et du Yang chinois, entrevoit le monde autour de cinq éléments : eau, terre, feu, vent, vide. Comme en ayurvédique, les plantes médicinales vont stimuler ou atténuer les éléments (qu’elle détermine par le calendrier lunaire et astral et selon les symptômes du patient).

L’école de Wat pho. Réputée comme étant la garante de cette tradition. C’est la plus ancienne et la plus importante école de Thaïlande. Elle forme à la fois les thaïs et les occidentaux. J’ai pu visiter l’école de Chiang-maï. L’accueil est chaleureux et le travail précis. Tout y est codifié. On apprend les dix sen sip dans un premiers temps puis les 51 protocoles des 51 pathologies sur lesquelles le masseur peut agir, telles lombalgie, torticolis, capsulite, canal carpien. Un protocole est établit pour chacune des pathologies avec un enchaînement d’une dizaine de points des différents sen sip rajouté au protocole général. Cette école attache une grande importance à la posture du praticien et à la précision du geste. Ce sont de très bons techniciens. Contrairement aux écoles du nord, elle laisse peu de place à l’intuition et à l’improvisation mais elle permet d’acquérir une technique et une gestuelle indispensable si l’on veut durer dans le métier.

Vi. Elle revient d’un mois de méditation dans un temple pour guérir d’un cancer me dit-elle qu’elle aurait attrapé en soignant un patient. Elle pratique au sol. Elle a lâché les techniques de Nuad pour ne faire que du crochetage (style Moneyron pour ceux qui connaissent). Comme une fourmis elle chercher dans les muscle toutes les petites tensions qu’elle attrape avec ses pouces et ses doigts pour les crocheter. Pas agréable et douloureux mais très efficace pour enlever de vieilles tensions chroniques. La tradition du nord est plus intuitive. Les gens apprennent les bases puis font comme ils le sentent.

Le Nuad Boran existe toujours après avoir failli disparaître. La pratique reste la même, seules les intentions thérapeutiques changent. Il est déconnecté de sa médecine traditionnelle originelle dont il ne reste aujourd’hui que des fragments et est devenu au travers de l’occidentalisation du pays une technique de massage efficace contre les douleurs et les raideurs. Quelques études récentes cependant démontrent son efficacité dans des cas de diabètes. Peut être retrouvera t-il un jour ses lettres de noblesses d’antant.

Vidéo sur la découverte du Nuad Boran dans les écoles de Wat PHo à Chiang Maï et de Sensip trainning de Charles Breger

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