Benoît Cauvin

Médecine écologique

Médecine écologique : vers la fin de l’anthropocentrisme

Il en va de même pour l’agriculture et la médecine. Claude Bourguignon ne cesse de le clamer depuis des années. L’important est le sol et non la plante que l’on veut cultiver. Avec mon père, on travaille chez lui un bout terre anciennement recouvert de pelouse  pour faire pousser des légumes en suivant certains préceptes de permaculture. Nous échangeons nos expériences sur nos jardins respectifs. C’est impressionnant à la vitesse à laquelle le sol se transforme. On peut voir les vers, les insectes, puis des oiseaux et toute la vie reprendre possession des lieux rapidement. La terre grise et tassée d’il y a deux ans s’est transformée en un humus granuleux et fertile. Elle s’est régénérée. Et les premières récoltes magnifiques sont porteuses d’espoir. Plus que de nouvelles techniques, c’est un autre état d’esprit qu’il a fallu utiliser pour en arriver là. Celui qui transpire dans les pages de Fukuoka « la révolution d’un seul brin de paille ». C’est difficile. Le non-agir, la loi du moindre effort, le respect des équilibres naturels, la patience qui va de paire avec la vision à long terme, tous défendus par la philosophie orientale, nous sont étrangers. La philosophie de Descartes a façonné la pensée de l’homme moderne occidental qui en a érigé ses sciences, chercheuses de vérité. Pour être libre, l’homme doit s’affranchir des soubresauts de la nature, ne plus la subir. « Il doit en être son maître et son possesseur ». Pour les sciences dites dures comme les mathématiques ou la physique, son impact fut incontestablement positif. Pour les sciences de la vie en revanche, c’est plus discutable.

Depuis un siècle, on chasse la vie des terres agricoles pour produire sous contrôle. Plus on uniformise, moins il y a de facteurs de variabilité, plus on maîtrise le processus. Dans un premier temps. Car viennent ensuite les conséquences. La perte d’éléments nutritifs qu’il faut sans cesse ajouter, (azote, phosphore)… Les produits phytosanitaires pour éliminer la vie qui ne cesse de vouloir reprendre ses droits. L’apauvrissement génétique des semences non reproductibles donc sans mémoire de leur écosystème, la minéralisation et l’acidification des sols, le ruissellement de l’eau qui ne s’infiltre plus vers les nappes profondes mais qui s’écoule en surface sur une terre tassée provoquant en vallées inondations et autres drames humains. Et j’en passe… Il en est de même pour le corps humain. La chasse aux germes initiée par Pasteur est du même ordre. Dans le monde vivant, l’asepsie n’existe pas. Les Procaryotes que sont les bactéries vivent aux côtés des eucaryotes depuis deux milliards d’années, des mammifères depuis 125 millions d’années et des hommes depuis trois cent mille ans sans jamais avoir exterminé aucune espèce. En ces temps tumultueux de confinement, je relis « l’univers bactériel » de Lynn Margulis, éminente microbiologiste de son époque. Avec le livre de James Lovelock « l’hypothèse Gaïa » et celui de Joël de Rosnay « Le macroscope », ils m’ont fait découvrir d’autres facettes de la science. Ils ont façonné ma pensée et par la suite, mon approche de la santé. Pour cette femme que je trouve géniale, les bactéries sont les ancêtres de nos cellules. Vivant dans un monde sans oxygène, elles auraient créé les cellules pour s’abriter de l’air oxygéné qu’elles détestent et se déplacer afin de coloniser de nouveaux milieux. Nous ne serions, nous humains, amas de cellules eucaryotes, que des porteurs de bactéries. Un sujet en pleine santé porte en lui dix fois plus de germes que de cellules vivantes, sans être malade. Quant aux virus, elle émet l’hypothèse intéressante que ces capsides (petites boules) contenant de l’information génétique seraient créées par les bactéries puis échangées d’une communauté à l’autre pour s’adapter aux contraintes de leur environnement. Leur capacité de résistance, leur mode de reproduction et ces liens intercommunautaires font de ces petits organismes des êtres impossibles à vaincre. Sans nul doute qu’ils nous survivront, alors autant rapidement apprendre à vivre en leur compagnie. Nous ne pouvons nous isoler d’eux dans des bulles immunologiques artificielles ni nous confiner indéfiniment. Il n’y a pas de remède miracle comme on peut parfois nous faire miroiter, de protection infaillible : les germes ne cessent de se transformer et leur circulation est telle une inondation, imparable. On ne peut jouer longtemps à cache cache avec Dieu. Mais n’ayons crainte, comme toutes les espèces vivantes sur terre hormis les hommes, eux ne détruisent jamais leur habitat (mais peuvent proliférer sur des habitats déjà malades). Nous devons les rencontrer et nous adapter, ce que nos systèmes immunitaires font depuis la nuit des temps. Et plus notre système rencontre cet univers bactériel, plus il enregistre ces informations, plus riche est sa mémoire, plus adaptables nous sommes et mieux la cohabitation se fait. S’adapter, là est la logique du vivant. Là est le fondement de notre évolution. A la collectivité et à la médecine d’aider ceux qui ont une santé faible et pour qui la rencontre s’avère périlleuse.

Des mêmes faits scientifiques observés, Margulis propose une autre pensée, une autre vision. C’est de cela qu’il s’agit. Changer notre regard. Arrêter la guerre. Il n’y a pas de guerre, il n’y en a jamais eu. La guerre est dans notre cerveau cartésien. La lutte contre les germes a son lot de conséquences. Les antibioresistances provoquées par des décennies d’utilisation d’antibiotiques prescrits en trop grand nombre génèrent chaque année rien qu’en France autour de treize mille morts. Un désastre sanitaire dont tout le monde se fout. Il faudrait simplement en prescrire moins, mais nous vivons dans des logiques d’addition et non de soustraction (les mêmes que les logiques de la croissance économique). Le moins-agir, on ne sait pas faire. Puis les virus et les bactéries sont de faciles boucs émissaires pour nos maux humains. Ils permettent de rejeter la faute de nos symptômes vers l’extérieur. Mais ces germes ne prolifèrent pas n’importe où ni n’importe quand. La mérule ne se développe t-elle pas que sur du bois rendu malade par l’humidité ? Alors pourquoi continuer de traiter la maison du voisin ?

Antoine Beschamps, contemporain de Pasteur, expliquait que le germe compte beaucoup moins que le terrain sur lequel il se développe. La santé ou la maladie ne sont plus des entités en soit mais des rapports « mouvants » entre ce que l’on reçoit et ce que l’on en fait. Comme en permaculture. L’agriculture amorce sa révolution petit à petit, parce que la pensée humaine change, ou peut-être tout simplement parce que nous aimons entendre chanter les oiseaux. La médecine devrait elle aussi amorcer cette révolution conceptuelle : utiliser moins d’intrants, cesser de vouloir effacer les symptômes coûte que coûte, respecter les équilibres et les êtres vivants, respecter le terrain et porter une vision globale et systémique sur le corps humain. Nous devons prendre soin de notre sol, notre corps, quotidiennement, lui apporter de bons nutriments et faire en sorte qu’il puisse évacuer ses déchets vers l’extérieur sans difficultés par ses différentes portes de sorties : les émonctoires. Faire revenir la santé en nous est un travail parfois de longue haleine qui se fait pas après pas, patiemment, au même rythme que change la terre couverte de mulch du permaculteur. Pour avoir été en contact avec quelques médecines traditionnelles à travers le monde, toutes ont en commun le respect des équilibres internes, le nettoyage du corps et l’entraînement à l’adaptation aux conditions externes changeantes. Elles m’ont appris qu’il n’y avait pas d’un côté le bien et de l’autre le mal (la santé et la maladie) mais qu’il y avait équilibre ou absence d’équilibre.

C’est aussi une mission que devrait prendre au sérieux les pouvoirs publics : prendre soin de ses habitants et les accompagner vers la pleine santé. Pourquoi tant d’inactions ? Pourquoi ne pas interdire les additifs dans les cigarettes (plomb, mercure, ammoniac, arsenic, goudrons…), taxer davantage le sucre, terreau fertile du diabète et des maladies cardiovasculaires, taxer la junk-food, limiter drastiquement les polluants contenus dans l’eau que nous buvons et dans l’air que nous respirons ? Il faudra bien que l’Etat reprenne l’avantage sur les industriels. Pourquoi ne pas subventionner le maraichage à taille hulaine et de proximité, encourager financièrement les activités et les équipements sportifs ou rembourser des médecines naturelles comme la mienne encore trop souvent marginalisées. Pourquoi ne pas enseigner aux jeunes l’entretien de la santé, lutter activement contre la sédentarité grandissante et faire de nos médecins en plus de prescripteurs de bons coachs en hygiène de vie. Ainsi augmenterons-nous considérablement le niveau de santé du plus grand nombre. Ainsi améliorerons-nous le système immunitaire de chacun, apte à recevoir virus et bactéries en tout genre. Car les chiffres le montrent clairement : les personnes les plus atteintes par le virus covid19 présentent au préalable des maladies dites « civilisationnelles ».  Ces données doivent nous alerter et devenir une priorité absolue du ministère de la santé. Il n’y a rien à vendre, si ce n’est du mieux être pour le plus grand nombre. Ce que nous faisons modestement en ostéopathie appartient à cette logique. C’est même dans ses fondements : s’assurer, en levant des blocages, de la libre circulation des flux et des influx qui permet au corps de s’autoréguler autour de l’homéostasie. « Un tissu bien vascularisé est un tissu bien immunisé » disaient les anciens. Comme ils avaient raison, on le vérifie quotidiennement dans nos cabinets où l’on casse des infections chroniques comme les angines ou les otites des enfants en vascularisant les tissus malades.

Au 17è siècle nous avons compris non sans quelques résistances que l’a Terre n’était pas le centre de l’univers ni même du système solaire. Au 19è siècle, nous avons compris que l’homme n’était pas une espèce à part et qu’il descendait des primates. Lui aussi avait des ancêtres communs avec tous les êtres vivants sur cette terre. Au 21è siècle, nous devrons délaisser notre vision anthropocentrique et accepter que l’homme n’est pas le centre de la Terre mais qu’il n’est qu’un élément parmi d’autres, appartenant aux grands équilibres.

Abandonner sa puissance, son égo, ses peurs et ses croyances puis retrouver la confiance en la vie et la pleine santé. La médecine doit aussi entamer sa révolution copernicienne et revisiter certains de ses mythes fondateurs. Comme le disait Joel de Rosnay en évoquant les dernières recherches en épigénétique, la médecine de demain sera environnementale. Mais elle devra aussi pour cela abandonner ses peurs et ses angoisses. Dans « la solution intérieure », le docteur Thierry Janssen exposait des études qui montraient que ce qui engageait des étudiants dans la voie de la médecine était très majoritairement leur peur viscérale de la mort. Les mêmes que celles des vignerons ou des arboriculteurs qui sont persuadés de perdre leurs récoltes s’ils ne traitent pas leurs cultures, que celles des parents qui voient leur enfant faire une poussée de fièvre. Oui, il est difficile de faire confiance en ces équilibres. Mais là est le commencement du changement. Se reconnecter au vivant, petit à petit, et observer au macrospcope l’incroyable efficacité de ces équilibres naturels issus d’une expérience de cinq milliards d’années, soit beaucoup plus que l’âge de l’homo sapiens (300.000 ans), du cartésianisme (presque 400ans) ou du pasteurisme (200 ans). C’est en tous cas le chemin que j’ai décidé de prendre depuis une quinzaine d’années, chemin qui jamais, jamais ne passera par la peur. Et c’est celui vers lequel je me propose de vous accompagner aujourd’hui dans mes formations ainsi que mes consultations.

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